Sécurité des terpènes : évaluations EFSA, DJA et limites d'exposition
L'EFSA évalue la sécurité des terpènes alimentaires. DJA, CSENO, marges d'exposition : les données disponibles sur la sécurité des terpènes pour les professionnels.
L'évaluation de la sécurité des arômes alimentaires, incluant les terpènes, relève du Panel FAF (Food Additives and Flavorings) de l'EFSA (Autorité Européenne de Sécurité des Aliments). Comprendre le cadre d'évaluation et les données disponibles est essentiel pour les fabricants et distributeurs de compléments à base de terpènes.
Le cadre d'évaluation de sécurité EFSA pour les arômes
L'EFSA utilise la procédure IOMC (International Organization for Standardization of Methods for the evaluation of flavoring substances) adaptée à l'environnement européen pour évaluer les substances aromatisantes.
L'approche par seuil de préoccupation toxicologique (TTC)
La méthode TTC (Threshold of Toxicological Concern) est utilisée en premier niveau d'évaluation pour les substances aromatisantes avec peu de données toxicologiques.
Trois seuils sont définis selon la structure chimique :
- TTC classe Cramer III (substances avec alerte structurale, ex : furannes) : 1,5 µg/jour
- TTC classe Cramer II (substances modérément complexes) : 9 µg/jour
- TTC classe Cramer I (substances simples, faible risque anticipé) : 30 µg/jour
La plupart des terpènes monoterpènes courants (linalol, limonène, alpha-pinène, myrcène) appartiennent à la classe Cramer I. Le bêta-caryophyllène (sesquiterpène) est en classe II.
Si l'exposition estimée est inférieure au TTC correspondant, la substance est considérée sans préoccupation de sécurité à ces niveaux d'exposition. Si elle dépasse le TTC, des données toxicologiques supplémentaires sont requises.
Profil toxicologique des principaux terpènes
Linalol
CSENO oral (rat) : > 2000 mg/kg/jour (pas de LOAEL établi dans les études disponibles — très faible toxicité)
DJA estimée : non fixée formellement (GRAS-like) mais l'exposition alimentaire totale européenne estimée reste bien inférieure aux niveaux sans effet.
Toxicité aiguë : DL50 orale rat > 2790 mg/kg (très faible toxicité aiguë)
Toxicité chronique : aucun signal à des doses de 125 mg/kg/jour pendant 90 jours chez le rat (pas d'effets hématologiques, biochimiques, ou histopathologiques significatifs)
Génotoxicité : négatif dans les tests de Ames et micronoyaux in vitro. Pas d'indication de génotoxicité.
Reproduction/développement : des données limitées ne montrent pas d'effet embryotoxique ou tératogène à des doses modérées. Données insuffisantes pour garantir l'absence de risque pendant la grossesse à des doses élevées — justifiant la recommandation de précaution.
Sensibilisation cutanée : le linalol oxydé (produit d'oxydation en contact avec l'air) est un allergène de contact documenté. Le linalol non oxydé présente un potentiel de sensibilisation négligeable. Pertinent pour les formulations topiques, moins pour le sublingual en flacon hermétique.
Bêta-caryophyllène
CSENO oral (rat) : 1500 mg/kg/jour
DL50 orale rat : > 5000 mg/kg
Toxicité sub-chronique : pas d'effets significatifs à 500 mg/kg/jour pendant 28 jours chez le rat dans des études publiées.
Génotoxicité : négatif dans les tests standard.
Statut réglementaire spécial : le BCP a le statut GRAS (Generally Recognized As Safe) aux États-Unis pour un usage comme arôme alimentaire. La FDA a accordé ce statut en reconnaissance de son long historique de consommation sécurisée dans les épices (particulièrement le poivre noir).
Limonène
CSENO oral (rat) : 750 mg/kg/jour pour certains effets olfactifs
Attention particulière : des études chez le rat mâle montrent un dépôt de la protéine alpha2u-globuline dans les reins après exposition prolongée au D-limonène, conduisant à une nephropathie chronique spécifique au rat. Ce mécanisme est spécifique à l'espèce (la protéine alpha2u-globuline n'existe pas chez l'humain). L'EFSA a conclu que cette toxicité rénale observée chez le rat mâle n'est pas pertinente pour l'évaluation du risque humain.
Effets chez l'humain : le D-limonène est consommé en grande quantité via les agrumes et leurs produits (jus, zestes, boissons). Aucun signal de toxicité n'a été identifié dans les études épidémiologiques ou les données de pharmaco-vigilance à des niveaux d'exposition alimentaires normaux.
Alpha-pinène
Exposition alimentaire : omniprésent dans l'alimentation humaine (herbes aromatiques, résineux). Très long historique de consommation sécurisée.
Préoccupation spécifique : le camphre, un terpène structurellement proche et parfois co-présent dans les HE de romarin selon le chémotype, est neurotoxique à des doses élevées (convulsions chez l'enfant). Cette préoccupation ne s'applique pas à l'alpha-pinène lui-même.
Calcul de marge d'exposition pour une formulation standard
Pour une formulation sublinguale contenant 1% de linalol (10 mg/mL) à une dose de 10 gouttes (0,5 mL) :
Dose journalière de linalol : 10 mg/jour
CSENO linalol : > 2000 mg/kg/jour × 70 kg = > 140 000 mg/jour (chez le rat)
Facteur d'incertitude inter-espèces standard : 10 Facteur d'incertitude intra-espèce : 10
DJA estimée : 140 000 / 100 = 1 400 mg/jour
Marge d'exposition : 1 400 / 10 = 140 → très large marge de sécurité
Ce calcul illustre pourquoi les doses de compléments de terpènes sont considérées sans préoccupation de sécurité majeure pour la population générale adulte en bonne santé.
Populations à risque : précautions spécifiques
Femmes enceintes : données insuffisantes pour exclure tout risque à des doses supérieures aux expositions alimentaires normales. Précaution recommandée.
Nourrissons et jeunes enfants : seuils de sécurité plus bas (rapport poids/surface corporelle différent), et certains terpènes contre-indiqués (menthol, camphre). Les formulations adultes ne sont pas adaptées.
Patients avec insuffisance hépatique : le métabolisme des terpènes via CYP450 peut être réduit, augmentant les concentrations systémiques.
Patients sous immunosuppresseurs ou anticoagulants : voir les considérations d'interaction CYP450 dans l'article sur la pharmacocinétique.
Sources
- EFSA ANS Panel (2015). Scientific Opinion on linalool as a flavouring substance. EFSA Journal, 13(3), 4016.
- EFSA ANS Panel (2014). Scientific Opinion on beta-caryophyllene as a flavouring substance. EFSA Journal, 12(10), 3806.
- Cramer GM, et al. (1978). Estimation of hazard to man from subthreshold doses in animals. Food and Cosmetics Toxicology, 16(S1), 255–276.
- Smith RL, et al. (2005). GRAS flavoring substances. Food Technology, 59(8), 24–62.
- EFSA (2012). Guidance for submission for food enzyme evaluations. EFSA Journal, 10(7), 2823.
Pour aller plus loin : Réglementation des compléments alimentaires France · Terpènes et règlement CE 1334/2008 · Contrôle qualité des terpènes