Terpènes cosmétiques vs alimentaires : réglementation et différences d'usage
Terpènes en cosmétiques (Règlement 1223/2009) vs terpènes en compléments alimentaires (Règlement 1334/2008) : deux cadres réglementaires distincts, deux usages différents.
Les terpènes sont utilisés dans deux grandes catégories de produits de consommation : les cosmétiques (parfums, crèmes, lotions, shampooings) et les aliments/compléments alimentaires. Ces deux usages relèvent de réglementations distinctes, avec des exigences de sécurité, d'étiquetage et de concentrations maximales différentes.
Le règlement cosmétique (CE) n° 1223/2009
Champ d'application
Le règlement (CE) n° 1223/2009 relatif aux produits cosmétiques définit un cosmétique comme "toute substance ou tout mélange destiné à être mis en contact avec les parties superficielles du corps humain (épiderme, systèmes pileux et capillaire, ongles, lèvres, organes génitaux externes) ou avec les dents et les muqueuses buccales, en vue, exclusivement ou principalement, de les nettoyer, de les parfumer, d'en modifier l'aspect ou de les protéger ou de les maintenir en bon état ou de corriger les odeurs corporelles."
Exclusions : les produits conçus pour être ingérés, inhalés, injectés ou implantés dans le corps humain ne sont pas des cosmétiques (même si en contact avec les muqueuses buccales lors du passage, comme une gloss à lèvres lorsqu'elle est ingérée accidentellement — le critère est l'intention d'usage principale).
Les allergènes de contact obligatoirement mentionnés
Le règlement cosmétique impose de mentionner sur l'étiquette 26 substances aromatisantes allergènes quand leur concentration dépasse 0.001% (produits rincés) ou 0.001% (produits non rincés).
Parmi ces 26 allergènes, plusieurs sont des terpènes courants :
- Limonène : allergène de contact bien documenté, surtout sous forme oxydée (D-limonène oxydé)
- Linalol : allergène sous forme oxydée (linalol oxyde)
- Géraniol : allergène de contact
- Citral : mélange de géranial et néral, allergène
- Citronellol : allergène
Note importante : l'allergénicité de ces terpènes est principalement liée à leurs formes oxydées, produites lors du vieillissement des produits ou lors d'exposition à l'air et à la lumière. Le linalol frais, non oxydé, a un très faible potentiel d'allergie cutanée.
Différences fondamentales entre les deux cadres réglementaires
| Paramètre | Cosmétiques | Compléments alimentaires | |-----------|-------------|--------------------------| | Règlement principal | (CE) 1223/2009 | Décret 2006-352 + 1334/2008 | | Voie d'administration | Topique (peau, muqueuses) | Orale / sublinguale | | Concentration max autorisée | Selon SCCS* | Selon EFSA (doses journalières) | | Allergènes étiquetage | 26 substances à déclarer au-dessus seuils | Non applicable | | Tests de sécurité requis | Évaluation sécurité par évaluateur qualifié | Conformité aux listes + analyses | | Notification autorité | Portail CPNP (UE) | TéléIcare (France) | | Allégations autorisées | Fonction cosmétique | Allégations santé 1924/2006 |
*SCCS : Scientific Committee on Consumer Safety (Comité Scientifique pour la Sécurité des Consommateurs)
Les terpènes dans les parfums : concentrations et sécurité
Les parfums de fine ont des concentrations terpéniques très élevées (linalol : 5-20%, limonène : 3-15%, géraniol : 1-10%). Ces concentrations sont sans commune mesure avec celles des compléments alimentaires sublinguaux.
Pourquoi est-ce sans danger par voie topique ? La peau est une barrière physique efficace contre les molécules hydrophiles. Les terpènes lipophiles pénètrent la peau plus facilement, mais leur absorption systémique par voie dermique est bien inférieure à la voie sublinguale. Les concentrations systémiques atteintes après application topique de parfum sont de l'ordre de quelques nanogrammes par mL — très inférieures aux concentrations pharmacologiquement actives.
Toxicité de contact : Le risque principal des terpènes en cosmétiques est la sensibilisation cutanée (allergie de contact) et l'irritation locale à concentrations élevées. Ces risques sont spécifiques à la voie topique et ne s'appliquent pas à la voie sublinguale (muqueuse différente de l'épiderme).
Un même terpène, deux réglementations différentes selon l'usage
Le linalol est un bon exemple pour illustrer cette dualité.
Linalol en cosmétique :
- Allergène obligatoirement déclaré au-dessus de 0.001%
- Évaluation SCCS confirme l'innocuité aux doses cosmétiques habituelles pour les non-allergiques
- Risque de sensibilisation cutanée au linalol oxydé documenté
Linalol en complément alimentaire (arôme) :
- Figurant sur la liste positive du règlement 1334/2008
- Niveaux d'utilisation recommandés (usage aromatisant)
- Évaluation EFSA : pas de DJA fixée formellement, exposition alimentaire totale bien en dessous des niveaux sans effet
- Pas d'obligation de déclaration comme allergène (la sensibilisation cutanée n'est pas pertinente pour la voie orale)
Linalol en sublingual chez Myrcé :
- Statut de complément alimentaire → règlement 1334/2008 et décret 2006-352
- Pas de déclaration allergène obligatoire (même si une précaution d'usage pour les personnes avec hypersensibilité connue aux huiles essentielles est recommandable)
La question des formulations "dual use" : cosmétique et alimentaire
Certains produits pourraient être utilisés à la fois comme cosmétiques et comme aliments. Un baume à lèvres, par exemple, est un cosmétique mais une partie est inévitablement ingérée. Un spray buccal aromatisé à la lavande pourrait être un cosmétique (soin de bouche) ou un complément alimentaire (administration sublinguale).
La distinction repose sur l'intention principale d'usage et la présentation du produit. Un produit présenté et commercialisé pour ses effets sur le bien-être ou la nutrition (vs son effet sur l'apparence ou l'hygiène) est un complément alimentaire, pas un cosmétique.
Piège réglementaire : commercialiser un spray buccal à base de linalol avec des allégations sur l'anxiété sous une classification cosmétique serait doublement non conforme : la classification cosmétique est incorrecte (usage oral à visée interne) et les allégations de santé ne peuvent pas être faites pour un cosmétique.
Implications pour les opérateurs de terpènes sublinguaux
Identifier clairement le statut de chaque produit : sublinguale à base de terpènes = complément alimentaire, pas cosmétique. Même si le flacon ressemble à un sérum ou à une huile de beauté.
Ne pas importer de méthodologie cosmétique dans les compléments : les INCI lists, les évaluations SCCS, les tests de tolérance cutanée ne sont pas les documents requis pour les compléments alimentaires. Les documents requis sont les analyses de composition GC/MS, les tests microbiologiques et la déclaration TéléIcare.
Ne pas confondre les concentrations : les concentrations de terpènes acceptables en cosmétique (quelques % selon SCCS) ont une logique différente des niveaux d'utilisation en complément alimentaire. Ils ne sont pas directement comparables.
Sources
- Règlement (CE) n° 1223/2009 du Parlement européen et du Conseil relatif aux produits cosmétiques. Journal officiel de l'Union européenne.
- SCCS (2012). Opinion on fragrance allergens in cosmetic products. Scientific Committee on Consumer Safety, SCCS/1459/11.
- Karlberg AT, et al. (2008). Allergic contact dermatitis from linalyl acetate. Contact Dermatitis, 59(6), 341–346.
- Basketter D, et al. (2011). Skin sensitization risk assessment for cosmetic ingredients: a review. Critical Reviews in Toxicology, 41(2), 165–202.
- Règlement (CE) n° 1334/2008 relatif aux arômes et à certains ingrédients alimentaires.
Pour aller plus loin : Réglementation des compléments alimentaires France · Terpènes et règlement CE 1334/2008 · Sécurité des terpènes : EFSA